mercredi 11 avril 2018

Dolores Claiborne — Stephen King



Cliquer sur l'image pour l'agrandir


À soixante-cinq ans, Dolores Claiborne, soupçonnée d’avoir assassiné son mari vingt-neuf ans plus tôt, doit prouver son innocence après la mort suspecte de Vera Donovan, une riche veuve qui l’a engagée comme femme de ménage avant de l’élever dame de compagnie et lui léguer sa fortune.

Mon analyse

La verve de Dolores Claiborne ferait très vite oublier le cadre de son propos. Or, c’est bien celui-ci qui détermine la nature de ce récit : il s’agit d’une déposition dans laquelle une femme au passé déjà trouble, soupçonnée de meurtre avec témoignages défavorables joue sa liberté et au-delà d’elle, sa réputation, autrement dit la fin de ses jours sur une île qu’elle n’a jamais quittée. Dolores peut néanmoins s’appuyer sur des qualités maintes fois éprouvées, transformant cette ultime épreuve en démonstration d’éloquence.

À l’instar de la sténographe Nancy, le lecteur découvre ce personnage. Avec sa mise simple, ses traits fatigués et son franc-parler familier, l’ancienne gouvernante se présente comme une personne sans artifices dans son allure comme dans sa parole et ne cesse d’affiner l’image qu’elle souhaite renvoyer à son auditoire. La jeune fille enceinte qui ne s’est mariée que pour se conformer aux normes sociales et s’émanciper de ses parents, l’épouse encore remplie d’illusions sur l’amour et qui, par deux tournures très habiles, évite de prononcer le mot « haine » après avoir découvert les tentatives de viol de Joe sur leur fille, la mère dévouée jusqu’au meurtre, l’employée modèle malgré les vilenies et terreurs nocturnes de Vera Donovan, Dolores Claiborne accumule les bons rôles sans chercher à être sanctifiée.

Pour convaincre son petit auditoire, elle a tôt fait de le jauger et de contrôler ses réactions. Elle n’hésite pas à interrompre son histoire sur une question, voire une simple réaction et choie particulièrement Nancy qu’elle ne connaît pas. Dolores, revenue d’elle-même au poste de police après un interrogatoire raté, ne laisse pas à son principal interlocuteur, le policier Andy, le temps d’asseoir son autorité. D’emblée, elle utilise leur différence d’âge pour le renvoyer à son inexpérience et le malmène avec une familiarité railleuse, mais non dénuée de tendresse pour le diminuer devant ses collègues. Très directive, c’est elle qui impose son temps de parole ainsi que la conduite de son récit. Son dynamisme verbal surprend par rapport à son apparence et sait aussitôt capter l’attention de tous, notamment par l’aveu immédiat et sans remords du meurtre de son mari.

Le récit suit une progression qui ne doit rien au hasard, annoncée par une formule curieuse : « je vais commencer par le milieu et avancer dans les deux sens », ce qui permet à Dolores de distiller l’air de rien des informations sur Vera qui rendront sa mort plausible et augmenteront l’effet de surprise des révélations finales, sans compter que le portrait qu’elle dresse de la défunte contribue à la rehausser dans l’estime de son auditoire. Avec beaucoup d’astuce, Dolores s’arrange pour que l’assassinat de son mari pour lequel il y a sûrement prescription et qui n’intéresse pas la police à ce moment précis occupe la place centrale de son propos, faisant passer la mort de Vera pour une cruelle répétition de son passé.

Psychologiquement solide, plutôt rationnelle et terre à terre, l’ancienne gouvernante ne considère pas les visions de Vera Donovan comme l’apparition de véritables fantômes, mais comme l’expression de sa culpabilité ou de véritables crises de folie. Dans ce cas, comment expliquer la forte imprégnation de surnaturel dans les deux points culminants de l’histoire, c’est-à-dire les morts de Joe et Vera ? Dolores se déclare victime d’hallucinations tant visuelles qu’auditives qui, en plus de servir son récit, maintiennent son auditoire dans une disposition d’esprit plus encline à accepter l’irrationnel. Destinées à signaler un état nerveux anormal, elles contribuent à occulter la longue préméditation du meurtre de Joe : la vision d’une enfant abusée par son père renvoie à Selena, à un mobile en général mieux perçu et à la nécessité du geste, la voix sèche de Vera Donovan qui conseille, voire dirige une Dolores tout à coup désemparée face à l’agonie de son mari la déresponsabilise d’autant plus que l’idée d’un accident mortel émane d’elle. Quand l’ancienne dame de compagnie voit chez Vera les mêmes trous noirs à la place des yeux que ceux de Joe, elle établit de manière fugace un parallèle entre leur noirceur commune, annulant la fausse égalité des deux meurtrières. L’une a tué son mari pour sauver ses enfants, l’autre a provoqué la mort de son époux adultère puis celle de sa progéniture. Enfin, lors de l’ultime terreur de la vieille dame, la vision de la tête de Joe aurait ralenti la course de Dolores.

Il convient bien sûr d’examiner ce qu’elle dit, mais aussi ce que son récit dévoile d’elle-même, ce que la puissance rhétorique recouvre à la première écoute ou première lecture. Pour se faire respecter de Joe puis de Vera Donovan, ne pas perdre définitivement sa fille et échapper à une arrestation, Dolores Claiborne est devenue un vrai renard capable d’interpréter la moindre variation chez son interlocuteur et doué d’un talent de comédienne dont elle est pleinement consciente. Son plus mémorable face-à-face demeure celui qui l’a opposée au médecin légiste du comté, McAuliffe, adversaire soupçonneux et intelligent, aussi glacial que malin. Dolores a su contenir sa peur tout en faisant perdre à McAuliffe son sang-froid, deviner son jeu et déjouer ses tactiques (aidée par les bourdes du constable) tout en fournissant des réponses qui ne lui laissaient aucune prise, ce qui, des années plus tard, la fait encore jubiler.

La gouvernante connaît les véritables prises de risque lorsque l’enjeu les exige. Afin de simuler l’auto-défense et emmener Joe près du puits, il a fallu inventer un stratagème et susciter sa colère. Dolores a failli mourir étranglée. Comment ne pas être troublé par sa marque autour du cou et celle sur sa cheville faite par le fauteuil roulant de Vera et présentée comme une preuve ? Être sous-estimé constitue un atout indéniable, Dolores en joue, mais même le « bête » Joe finit par se méfier de ses coups en douce. Juste après la chute de Vera, elle s’est très bien rendue compte que son mensonge ne cadrait pas avec la scène, que la nouvelle allait se répandre en un éclair, que son passé ressurgirait et qu’elle serait la seule suspecte dans cette affaire. À la fin la police l’innocente sans aucun moyen de vérifier ses dires — comment prouver la succession d’obstacles qui l’ont empêchée de retenir à temps la vieille dame ? — grâce à une déposition décrivant un meurtre avec préméditation, diverses ruses et hallucinations qui ne résisterait à la relecture attentive d’aucun avocat.

Dans cet excellent roman, Stephen King réussit la prouesse d’emporter l’adhésion du lecteur au long d’un exercice oratoire parfaitement maîtrisé où jamais ne faiblit la voix de Dolores Claiborne qui explore à son aise différents registres et ne recule devant rien pour être définitivement innocentée.

mercredi 18 octobre 2017

Le dernier témoin — Dominique de Villepin



Cliquer sur l'image pour l'agrandir


Dans un monde dévasté, des formes humaines enduites de boue s’emploient à conserver des vestiges de la civilisation précédente tout en ignorant leurs usages et leurs noms. Emporté à son tour, un vieil arbre trouve la force de raconter un long passé illustré par des images qu’il projette jusqu’à la catastrophe finale. Pourquoi, pour qui témoigne-t-il ?

Mon analyse

Christophe Barbier n’avait pas tort de définir ce livre comme un « long poème en prose ». Si le thème d’un monde post apocalyptique est de plus en plus souvent traité, l’auteur choisit ici un point de vue original et livre une magnifique description des sensations de l’arbre. Il se heurtait pourtant à un défi de taille : le côté statique du narrateur. Dominique de Villepin, dans un très louable effort de crédibilité, réussit à le faire voyager sur plusieurs continents, à lui faire côtoyer des hommes d’époques et d’horizons différents. Cette diversité augmente évidemment la portée de son témoignage.

L’arbre parle pour le peuple de cendres, les « fils du désastre », simulacre d’hommes aux gestes automatiques. Ces derniers ne cherchent pas connaître le sens de leurs actions, ils se contentent d’obéir à une voix mystérieuse, celle de l’oubli. Ils vont cependant évoluer grâce à la parole, à l’échange, à l’arbre qui leur fait réellement don de son récit puisqu’il consume ses dernières forces pour eux. On assiste alors à un éveil des émotions et des sentiments (impatience, rire, peur de la mort). Les réactions collectives sont souvent violentes avec, par exemple, l’élimination des éléments perturbateurs, mais la rébellion en faveur de l’arbre qui sème la vie par ses mots, ses images et ses branches l’emporte. L’écriture est réinventée, un véritable dialogue s’instaure. Le peuple de cendres apprend à devenir un peuple d’hommes dans la crainte d’un cycle appelé à se répéter indéfiniment. Combien de siècles se sont écoulés entre l’homme des cavernes et l’homme civilisé ? La catastrophe dont on suppose qu’il s’agit d’une explosion atomique a provoqué un retour à la barbarie qui engendre à nouveau un pénible apprentissage. Quel espoir a-t-on de ne pas retomber dans les mêmes travers ? L’homme serait-il condamné ?

L’écriture, somptueuse prose poétique, est ciselée et imagée, très fluide, aussi agréable à lire qu’à écouter. On ne déplore aucun relâchement. Il se dégage au contraire une impression de facilité. L’auteur est doué, à l’évidence.


mercredi 19 juillet 2017

Nagasaki — Eric Faye



Cliquer sur l'image pour l'agrandir


Shimura, météorologue terne et routinier, voit sa vie bouleversée lorsqu’il comprend qu’un individu s’introduit quotidiennement chez lui pour lui dérober de la nourriture.

Mon analyse

Eric Faye s’empare d’un fait divers insolite et ne lui accorde pas plus de pages qu’il n’en mérite, c’est-à-dire une centaine, en traitant le point de vue des deux protagonistes. L’éditeur choisit de mettre l’accent sur l’irruption de l’imprévu dans un quotidien réglé alors que le thème principal repose sur la façon dont nous nous approprions notre logement. Chez Shimura, ce n’est pas la peur qui l’emporte, mais la colère. La maison considérée comme une enveloppe sacrée a été irrémédiablement violée par la simple intrusion d’une inconnue. Ceci dépasse de très loin un éventuel sentiment d’insécurité. Du côté de l’intruse, la maison reste synonyme de réconfort, mais elle constitue surtout un repère pour une femme sans famille qui a perdu son emploi, sa demeure et mangé ses économies. La théorie soutenue s’inscrit dans le temps tandis que celle de Shimura s’ancre uniquement dans l’espace. Selon l’intruse, toute personne qui a habité à un endroit y laisse un peu d’elle-même. Pour y avoir passé son enfance, celle-ci devrait donc avoir le droit d’y revenir dès qu’elle le souhaite. La sobriété de l’écriture s’accorde avec la simplicité de l’histoire et des personnages.


mercredi 29 mars 2017

Beloved — Toni Morrison



Cliquer sur l'image pour l'agrandir


Dans l’Ohio de la seconde moitié du XIXe siècle, Sethe, ancienne esclave noire, élève seule sa fille Denver dans une maison hantée par son autre enfant, morte avant ses deux ans. Ses retrouvailles fortuites avec Paul D qui travaillait avec elle et son mari disparu, Halle, sous les ordres des Garner au Bon Abri puis du Maître d’Ecole, lui laissent entrevoir une vie de famille qu’elle n’espérait plus. Chassé par Paul D, le fantôme s’incruste chez eux sous les traits d’une jeune femme noire prénommée Beloved. A l’adoration qu’elle lui témoigne, Sethe répond par une affection toute maternelle malgré les mises en garde de Paul D. Trop heureuse de voir sa solitude rompue, Denver souhaiterait enfermer Beloved dans un amour possessif, malgré les singularités qu’elle remarque chez elle.

Paul D, qui cède, honteux, aux avances de Beloved, apprend par un tiers l’infanticide commis par Sethe, geste qu’elle continue de revendiquer. Il la quitte. Sethe finit par reconnaître en Beloved la fille qu’elle a égorgée et s’engage à la choyer afin de rattraper les années perdues. Denver se retrouve rapidement exclue de leur relation qui tourne à l’aigre, incapable de protéger sa mère qui s’effondre dans d’inutiles justifications, des caprices d’une sœur instable et tyrannique. La faim et la misère poussent Denver à demander une aide extérieure, premier pas vers son autonomie. Paul D profite du départ de Beloved pour revenir auprès de Sethe qui se laisse mourir comme Baby Suggs, la mère de Halle qui lui a légué la maison.

Mon analyse

Réincarnation du bébé assassiné par sa mère, Beloved fait irruption dans la vie de Sethe au moment où celle-ci retrouve foi en l’amour et l’avenir grâce à Paul D, lui aussi ancien esclave. Comme le titre reprend simplement le prénom du fantôme, le lecteur a tout lieu de penser que le roman va expliciter les circonstances d’un drame provoqué par la période esclavagiste des Etats-Unis ainsi que ses conséquences. De fait, la première partie décrit l’installation de Beloved au sein d’une famille essayant de se constituer sur les ruines d’un passé traumatisant avant d’en venir au crime de Sethe. Raconté selon le froid point de vue des Blancs, elle montre l’horreur d’un geste incompréhensible et s’achève sur la rupture du couple encore plus fragilisé par l’adultère de Paul D avec Beloved. Cette dernière, cherchant sans cesse à capter l’attention et l’amour de Sethe, finit par être reconnue et considérée comme une seconde chance. Le bonheur sans Paul D serait-il envisageable malgré l’amour de plus en plus possessif qu’elles se vouent ? La deuxième partie détaille l’esclavage brutal, à visage découvert, personnifié par Maître d’Ecole (surnom ô combien ironique !) qu’ont enduré Sethe et Paul D, celui qui, à force d’injustice, d’humiliations et de mauvais traitements conduit à la folie ou aux décisions extrêmes. Dans la troisième partie, beaucoup plus courte, Beloved peut enfin exercer son châtiment sur Sethe entièrement à sa merci, jusqu’à ce que Denver provoque sa fuite de façon indirecte et permette à sa mère et Paul D de former un couple plus durable.

Cependant, réduire ce livre à une histoire de revenant avide de vengeance n’occulte-t-il pas son autre thème principal, celui de la mémoire ? Bien que Beloved ait rejoint le monde des vivants sous l’apparence d’une jeune femme de l’âge qu’aurait l’enfant défunt pour tourmenter Sethe, elle garde en elle les esprits des autres victimes de l’esclavage, notamment celui de la mère de Sethe ainsi que le prouvent les images d’une traversée en mer cauchemardesque lors d’un monologue haché et malaisé à comprendre. L’auteur pose le problème du souvenir au sein des familles dévastées par les fléaux de l’histoire, ici la traite des noirs aux Etats-Unis. L’oubli fait-il injure aux victimes ou est-il la condition nécessaire pour continuer à vivre ? Comment transmettre l’histoire familiale aux générations qui n’ont pas connu les mêmes épreuves ?

La première partie voit s’affronter Paul D et Beloved, un avenir possible face à un passé mal cicatrisé. Si Paul D propose à Sethe vie de couple et vie de famille, il ravive aussi de son passé commun avec Sethe des souvenirs extrêmement pénibles. Au traumatisme de sa prise de lait par les neveux de Maître d’Ecole s’ajoutent avec Paul D la douleur et la colère d’apprendre que son mari en a été le témoin malheureux, brisé par son impuissance. Beloved au contraire suscite les confidences de Sethe par sa curiosité et une aptitude particulière qu’expérimente même Denver. Il suffit de commencer son récit en sa présence pour que la scène se matérialise. Il n’est alors pas étonnant que Sethe refuse de se séparer de la jeune femme. Grâce à ce don ajouté à celui de lire dans les pensées, Beloved amène Paul D à tromper Sethe sous son toit. Elle le libère de son désir refoulé et déverrouille la boîte en fer-blanc où dorment ses souvenirs d’esclave. Au final, ce n’est pas elle qui cause leur rupture, mais la divergence entre Paul D et Sethe sur le mobile de l’infanticide. Il critique avec des mots très durs (« Tu as deux pieds, Sethe, pas quatre ») son geste d’amour maternel désespéré alors que Beloved se contente à cet endroit du livre de réveiller les mémoires.

Avant que Paul D ne s’installe au 124, le bébé fantôme ne recourait pas à des techniques très élaborées pour y régner. Quelques mauvais tours joués aux deux fils de Sethe les ont mis en fuite, des meubles déplacés effrayaient la communauté noire qui évitait la maison, Sethe et Denver qui s’employaient à calmer ses colères. Grâce à Paul D, Sethe recommence à former des projets. C’est donc par la ruse que Beloved, obligée d’intervenir sous une forme humaine, déjoue cette menace afin d’exercer une emprise totale sur sa mère dont elle cible parfaitement la faille. Si de ses années d’esclavage, celle-ci continue de souffrir de l’épisode de la prise de lait plus que de tout autre, c’est parce que les neveux volaient ce qui était exclusivement réservé à ses enfants. Paul D aussi a vite perçu le danger d’un amour si absolu. En émergeant de la rivière, Beloved a imité une seconde naissance et s’est étendue près du 124 comme un enfant abandonné. Depuis son apparition, son évolution a reproduit en accéléré les principales étapes d’une femme, de la dépendance complète du nourrisson à la grossesse en passant par l’adolescence (cette fameuse luisance qui perturbait tant Paul D). Une fois l’ennemi parti et Sethe résolue à rattraper le temps perdu, comme le lui apprennent les monologues de la deuxième partie, Beloved se transforme en accusation permanente. Elle incarne alors le remords lancinant d’une criminelle qui prend enfin la mesure de son acte.

Passé, remords, crime inexpiable… Dans la troisième partie, Sethe tourne en rond dans une prison invisible, édifiée par Beloved. Si la mère échoue à justifier son geste par la volonté d’épargner à ses enfants les tortures de l’esclavage, comment expliquera-t-elle le second infanticide qu’elle est en train de commettre ? Enchaînée à son passé comme Paul D à ses semblables une fois vendu par Maître d’Ecole, elle sombre lentement, menacée comme lui par une capitulation qui anéantirait chez elle jusqu’à l’envie de vivre, et néglige Denver qu’elle laisse mourir de faim. Or, que combat Beloved ? L’oubli. Sethe laisse le souvenir des morts l’emporter sur le monde des vivants.

Denver appartient à la première génération de transition. Trop jeune pour garder des souvenirs précis du crime de sa mère et de ses circonstances, elle a échappé à l’esclavage tout en passant son enfance à subir les conséquences de l’infanticide. Après avoir arrêté les cours de Maîtresse Jones et s’être opposée à toute explication de la part de Sethe ou Baby Suggs, après s’être sentie abandonnée par ses deux frères, elle s’est attachée à ce bébé fantôme pour tromper son immense solitude. Lorsque Beloved entre dans leurs vies, comment ne pas comprendre que Denver conçoive un amour immédiat et possessif pour cette grande sœur fantasmée, bien qu’elle détecte rapidement sa nature trouble ? Elle s’engage dans une rivalité avec sa mère sans saisir que Beloved l’utilise pour mieux la supplanter dans le cœur de Sethe.

Beloved, dans un premier temps, permet à sa mère de se livrer en toute confiance. Denver, qui soupirait de toujours voir Sethe s’interrompre au milieu d’un récit, ne s’était intéressée qu’aux souvenirs la mettant en scène, elle ou son père dont elle espère le retour. Beloved démontre à Denver qu’elle n’a jamais su écouter sa mère. Si Denver craint jusque dans son adolescence que cette dernière ne l’égorge, c’est bien la preuve qu’elle n’a pas compris le mobile de l’infanticide. Entre celle qui filtre ce qu’elle dit et l’autre ce qu’elle entend, la transmission s’avère très difficile.

Le trio se réduit. Cantonnée au rôle de témoin, Denver prend ses responsabilités dès qu’elle comprend que la relation entre Beloved et Sethe va connaître un dénouement tragique. C’est la peur qui la pousse à agir, la peur de perdre sa mère car au moment où celle-ci tombe sous la domination de sa fille fantôme, une inversion sensée s’opère dans le cœur de Denver. C’est en se sauvant elle-même, en acquérant à l’extérieur son autonomie financière, sentimentale et intellectuelle qu’elle chasse indirectement Beloved du 124 et autorise Paul D à revenir auprès de Sethe, cette fois le seul à pouvoir lui redonner une raison de vivre.

Dans ce roman qui lie étroitement drame familial et période tragique de l’histoire d’un pays, Toni Morrison explore les thèmes du traumatisme et de la mémoire. Laisser le temps mettre les événements à distance ne suffit pas pour se reconstruire : le souvenir des morts et des épreuves entrave, si l’on n’y prend garde, le cours d’une vie, voire celles de ses proches. Avec Beloved, l’auteur met en scène les différentes ruses auxquelles recourt la mémoire (et dans le cas de Sethe, la culpabilité) pour contrer l’oubli que le quotidien favorise. L’emprise du passé peut être totale, mais également fragile. Au moindre relâchement, Beloved sait qu’elle risque de se disloquer. Céder au harcèlement de son passé ou de ses remords revient à accepter une certaine forme d’esclavage qui aboutit à l’autodestruction. Comme Sethe a fini par en réchapper, il est possible de définir ce roman comme un long et douloureux exorcisme du passé. Abordant le problème de la transmission ou tout du moins de la parole, Toni Morrison montre deux écueils : Beloved incarne l’auditeur qui incite à l’épanchement continu, Denver enfant celui qui se surprotège. Seul Paul D à la fin sait où se situe la limite à ne pas franchir, permettant au couple de se reformer.

Prix Pulitzer 1988, Toni Morrison signe un livre poignant et magistral qui bannit chez son lecteur toute paresse intellectuelle. Riche en images, son écriture semble lui décocher des coups aussi violents que ceux reçus par ses personnages.


mardi 24 janvier 2017

Une forme de vie — Amélie Nothomb



Cliquer sur l'image pour l'agrandir


Amélie Nothomb s’engage avec quelque incrédulité dans un échange épistolaire hors du commun : son correspondant, Melvin Mapple, un soldat américain basé en Irak, a la particularité d’être devenu obèse. Du moins, c’est ce qu’il prétend.

Mon analyse

L’écriture, l’échange épistolaire, la fiction sont-elles, pour reprendre le titre, des formes de vie ? Oui, sinon pourquoi Melvin aurait-il élaboré un tel stratagème ? Grâce à cette seconde existence, il échappe à son insignifiance, sa solitude, sa honte, et se réinvente. Elle l’oblige à mobiliser des capacités mentales sans doute insoupçonnées que la narratrice finit par saluer, n’y ayant vu que du feu. Melvin se révèle dans ce monde militaire fictif dont il doit préserver la vraisemblance. Pour autant la réalité — c’est-à-dire la demande de la narratrice d’une photographie en uniforme — l’empêche de perdre pied et lui rappelle qu’il n’a créé en définitive qu’« une forme de vie », une esquive. Si ses missives regorgent d’explications sur l’obésité des soldats qui l’entourent, il évite soigneusement de se pencher sur les véritables raisons de la sienne. Dans ce roman enfin, aux deux Melvin répond le double de l’auteur : la narratrice qui porte son nom, exerce sa profession et paraît très proche du personnage public.

Melvin aurait pu se contenter d’écrire une histoire ou se perdre dans une fiction intérieure, mais il a souhaité l’ancrer dans une certaine réalité en cherchant la caution d’un écrivain renommé. Amélie Nothomb a comblé ses attentes : ses réponses attestaient son ou ses existences et lui témoignaient non seulement de l’intérêt, mais aussi de l’affection. Si la narratrice développe quelques théories liées à son abondant courrier des lecteurs, elle pose plusieurs questions essentielles relatives à tout échange épistolaire. Que donner à l’autre ? Quelles sont ses attentes ? Puis-je les accepter ? Les satisfaire ? Melvin intrigue et touche la narratrice qui réagit à ses propos, ce qui comble le faux soldat avide de marques d’intérêt. Dans le même temps, Amélie Nothomb se livre très peu sur sa propre vie. Les conséquences d’une correspondance qui relie deux sensibilités et suppose une implication émotionnelle sont parfois loin d’être anodines. A quel comité d’accueil doit s’attendre la narratrice une fois arrivée aux Etats-Unis ?

Le lecteur, porté par la voix si caractéristique de l’auteur, retrouve dans ce roman tout ce qui fait son charme.


mardi 18 octobre 2016

Ouragan — Laurent Gaudé



Cliquer sur l'image pour l'agrandir


Au-delà du chaos engendré par un ouragan et rapporté par les médias selon les points de vue les plus impressionnants, l’auteur se concentre sur les bouleversements intimes qu’une telle tempête provoque chez six personnages qui n’ont pas été évacués à temps.

Mon analyse

Alors qu’il donne son titre à ce court roman, l’ouragan décrit en moins de vingt pages n’en constitue pas le véritable sujet. Phénomène aussi incontrôlable que terrifiant par sa puissance dévastatrice, il est l’élément qui renverse les situations établies, ouvre la voie au chaos, à une humanité balançant entre pulsions et attachement à certaines valeurs. L’ouragan agit comme un révélateur grâce aux situations extrêmes qu’il génère.

Face à lui se dresse Josephine, une femme noire très âgée qui a souffert du racisme, perdu sa famille et attend la mort seule chez elle. Ces fragilités sont balayées par un caractère hors du commun, une identité réaffirmée avec force dans chaque paragraphe qui lui est consacré. Josephine, en qui sont gravées les luttes et les blessures de ses aïeux, est née avec une colère qui lui rend intolérable toute humiliation, toute injustice et repousse les limites de la peur. Elle défie ce qui la menace, traitant ainsi l’ouragan de « chienne vicieuse » tandis que les autres fuient. On pourrait voir en elle une réplique humaine de cette tempête, un affrontement à taille égale entre l’homme et la nature, mais si l’ouragan parvient à déraciner la vieille dame de sa Louisiane, c’est bien sa voix qui s’élève alors que le vent est retombé.

On associe au passage d’un ouragan le décompte des morts et des disparus, des images d’habitations dévastées ou de ville inondée. Or, dans ce livre qui tient aussi de la fable, la fin reste nuancée, voire morale et les conséquences de ce phénomène ne s’avèrent pas négatives pour tous les personnages. Parmi eux, quatre hommes reçoivent un châtiment à la mesure de leurs crimes. Ils meurent, bien sûr, mais leur façon de s’éteindre s’accorde avec le degré de leurs fautes. Le Révérend qui, emporté dans un délire religieux meurtrier, se transforme en tueur de sang-froid connaît une fin extrêmement douloureuse. Tockpick qui prônait la violence termine abattu d’un coup de fusil. Buckeley paiera longtemps son homicide (un geste de défense ?) dans les bayous. Keanu enfin s’éteint auprès de la femme qu’il aime d’une mort qui semble injuste, lui dont la négligence est peut-être responsable du décès de ses collègues.

Dans la vie de Rose cet ouragan a ramené l’homme qu’elle n’attendait plus, elle qui considérait l’avenir avec défaitisme, humiliée en tant que femme et mal à l’aise dans son rôle de mère. Même si elle perd Keanu, elle sort renforcée de cette épreuve. Josephine également, au début un peu puérile dans son comportement avec sa façon de se cacher de la police pour affronter la tempête seule chez elle, de rire sous cape lorsqu’elle côtoie des racistes dans le bus… Elle acquiert à la fin du roman une véritable dimension exemplaire.

Peut-on laisser de côté la part symbolique, métaphorique et les références religieuses ? Comment ne pas voir une allusion au déluge biblique (mot repris comme titre de la troisième partie) ainsi qu’à l’arche de Noé avec cette image saisissante des animaux réunis dans le cimetière ? Sauf que les bêtes foulant des tombes humaines indiquent un renversement de pouvoir entre la nature et les hommes. Ce sont « les vaincus », les rescapés qui se trouvent parqués dans le Vélodrome au milieu de leurs excréments alors que les alligators explorent la ville en toute liberté et terrifient les criminels. A l’évasion des animaux du zoo répond celle des prisonniers qui commettront meurtres et pillages. L’ouragan a provoqué un retour à l’état sauvage. Pour une journée au moins, la nature a repris ses droits : festin des alligators, tempête, inondations chassent les hommes de la ville.

Au sein de chaque chapitre la narration s’ordonne comme une remarquable polyphonie : elle se focalise sur les différents personnages jusqu’à parfois fusionner les voix en des phrases interminables au rythme envoûtant, évoquant un chœur fraternel (à la fin féminin) qui s’oppose à la tragédie et à la barbarie. L’écriture, d’une trompeuse simplicité, suit une vraie ligne mélodique qui n’est pas destinée à atténuer la brutalité des faits, mais à la transmettre et la faire ressentir de façon unique au lecteur. Une réussite.


mercredi 9 mars 2016

Exit le fantôme — Philip Roth



Cliquer sur l'image pour l'agrandir


Après onze ans de solitude dans le Massachussetts, Nathan Zuckerman, écrivain de renom et professeur d’université à la retraite, revient à New York dans l’espoir qu’un chirurgien traite son problème d’incontinence dû à un cancer de la prostate. Il rencontre par hasard Amy Bellette, compagne de E.I. Lonoff, brillant nouvelliste tombé dans l’oubli après sa mort. Intéressé par une annonce proposant un échange de résidence, il fait connaissance avec leurs auteurs, un jeune couple essayant de percer dans le milieu littéraire, et tombe immédiatement sous le charme de Jamie Logan, la séduisante épouse. Elle le met aussitôt en contact avec son ami Robert Kliman qui prétend révéler dans sa biographie consacrée à Lonoff une relation incestueuse, sujet d’un roman inachevé.

Mon analyse

Avant que Nathan Zuckerman ne quitte le Massachussetts, la solitude était un choix pleinement assumé. Après une semaine à New York, elle devient la seule retraite possible d’un septuagénaire aussi éprouvé qu’amer. Quelles illusions a emporté une ville qui favorise les rencontres les plus improbables et fait renaître les espoirs les plus fous ? Dès les premières pages, l’auteur présente les deux défaillances physiques de Zuckerman liées à un cancer de la prostate, l’impuissance et l’incontinence. Conforté dans sa décision de se tenir à l’écart de toute vie sociale, il s’adonne à ses activités au risque de devenir un être « virtuellement humain », un fantôme se croyant dépourvu d’affects. L’épisode des chatons rendus au bout de deux jours aurait dû le mettre en garde avant son retour à New York. L’isolement n’a créé que le mirage d’un homme dépassionné à l’abri du monde et de ses émotions.

Le livre s’ouvre aussi sur une rupture délibérée du quotidien de Zuckerman porté par un espoir auquel il refuse de s’abandonner entièrement. New York, qui élargit « le champ des possibles » et des tentations, a tôt fait de le happer et ressusciter le désir sous différentes formes. De coïncidences en rencontres le cœur et le temps s’accélèrent, le vrai tempérament réapparaît et le septuagénaire rêve alors d’une seconde jeunesse, d’autant plus exaltante qu’elle sera éphémère. La passion amoureuse, certes sans issue, que Jamie lui inspire et la passe d’armes engagée par Kliman sur le terrain littéraire raniment ses qualités de stratège et de débatteur.

A quoi tient son drame personnel ? A l’expérience de ses limites dues aux séquelles de son cancer ainsi qu’à l’inéluctable déclin de ses ressources et facultés intellectuelles. Bien que ses arguments l’emportent sur ceux de Kliman, son corps le replace en position de faiblesse. Odeur d’urine, protection oubliée, problèmes de mémoire l’empêchent de prendre un avantage définitif. Epuisé, il finit par perdre auprès de Jamie qui défend systématiquement Kliman son ancienne aura de professeur et son autorité d’écrivain reconnu. De plus, après onze ans d’absence, il souffre du décalage qu’il ressent entre une jeunesse qu’il peine à comprendre, une technologie envahissante qu’il désapprouve et sa propre époque. Ce n’est pas un hasard s’il privilégie les endroits qu’il fréquentait autrefois, transmis de génération en génération. Enfin, il ne sort pas indemne de sa plongée dans le passé à laquelle le contraignent Kliman et Amy Bellette. Regarder la compagne de Lonoff à peine plus âgée que lui, désirée dans sa jeunesse, beauté flétrie désormais vulnérable et sans avenir, c’est être confronté à son propre crépuscule.

La querelle avec Kliman, considéré par Zuckerman comme une parodie de lui au même âge, permet le développement d’un deuxième thème majeur sur le biographe et la place de la réalité dans la fiction. Pour justifier sa démarche, Kliman avance deux arguments. D’une part son admiration pour Lonoff le pousse à sauver le nouvelliste d’un oubli injuste. D’autre part le roman inachevé à sa mort raconterait par le biais de la fiction un épisode caché de sa vie. Kliman rétablirait donc une vérité susceptible d’éclairer son œuvre sous un angle inédit. Zuckerman le contre sur ces deux points tout en le démasquant. La première riposte s’écarte du domaine littéraire : malgré l’admiration qu’il prétend lui vouer, Kliman n’a aucun scrupule à contrevenir à la volonté du défunt de ne pas exposer sa vie. La seconde dénonce un travers des critiques littéraires qui puisent des éléments dans le passé approximatif d’un auteur afin de compenser un défaut d’analyse. La lettre d’Amy Bellette à un grand journal est une charge virulente contre ce procédé. Elle rappelle simplement que toute fiction se suffit à elle-même. Par ailleurs, qui est Robert Kliman ? Un jeune homme aussi fougueux qu’ambitieux qui a jusqu’à présent publié quelques articles dans des revues culturelles. Prétendre rendre hommage à un auteur en révélant un inceste, c’est-à-dire prôner quelque chose d’aussi absurde que « la réhabilitation par le déshonneur », c’est reconnaître en creux le désir d’une entrée retentissante sur la scène littéraire. Zuckerman peut à juste titre l’accuser d’arrivisme.

L’ancien professeur ne lui reproche pas son enquête, il réprouve ses motivations, ses méthodes et ses conclusions. En choisissant un écrivain obscur, l’apprenti biographe prend le risque d’une disette de sources qui ouvre la voie aux supputations. En contrepartie, le nombre de personnes susceptibles de le poursuivre pour diffamation est également restreint. A la manière dont Kliman raconte la séparation entre Lonoff et sa femme, Zuckerman qui en a été témoin comprend que son travail fourmille d’inexactitudes. Face au refus de la famille de s’exprimer, le jeune homme n’hésite pas à importuner Amy Bellette et à lui soustraire par la ruse une partie du manuscrit de Lonoff alors qu’elle souffre d’une tumeur au cerveau. Amy est aussi opposée au projet de Kliman que la famille Lonoff, y voyant une deuxième mort pour l’amour de sa vie, une « licence d’exploitation » qui fige le parcours d’un homme. En prenant contact avec Zuckerman, Kliman est persuadé d’avoir enfin trouvé la caution idéale, sauf qu’il ne retient jamais ses réponses forcément insatisfaisantes. Le manque de documents voue le biographe à l’échec ou à une imposture. A la différence de Kliman, le septuagénaire admet qu’il est impossible de savoir si Lonoff a bien commis un inceste avec sa demi-sœur, seule conclusion honnête. En quoi cela modifie-t-il le jugement porté sur son œuvre ?

Les scènes de théâtre de Zuckerman illustrent son point de vue puisqu’elles résultent d’une réalité déformée par les fantasmes et déductions de leur auteur. Grâce à la fiction il prolonge et transforme une situation vécue. Quel meilleur choix que le théâtre avec sa présentation particulière des dialogues, la mise en scène guidée par les didascalies, pour répéter que la création littéraire, bien qu’irriguée par la réalité, s’en échappe et doit être analysée comme un objet à part ? Le seul à risquer de confondre fiction et réalité, c’est l’auteur qui, en composant une pièce vraisemblable, exacerbe la passion qui l’inspire. Kliman se serait fourvoyé s’il avait appliqué son raisonnement à Zuckerman bien qu’il eût pu exhiber des preuves de son passage à New York et faire témoigner les Logan dont la crédibilité n’est pas garantie.

Pour décrire le drame d’un homme âgé dans l’impossibilité tant de lutter contre le brusque réveil de ses passions que de les assouvir, Philip Roth bannit comme à son habitude tout sentimentalisme. Conduit par une plume qui n’enjolive ni les tourments de Nathan Zuckerman ni les détails les plus intimes, le récit réussit à y mêler une réflexion littéraire passionnante.